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Musiq’3, ou comment devenir un super-héros

superman is deadJe ne prétendrai pas affirmer qu’il existe de bonnes raisons d’abandonner ses lecteurs pendant autant de temps. Après tout, la majorité des bloggeurs carburent aux 3 billets/semaine minimum sans afficher la moindre fatigue digitale, douleur dorsale ou sécheresse oculaire causées par de longues heures passées derrière un écran d’ordinateur. Forcément, eux, ce sont des Super Bloggeurs : la dactylo n’a plus de secret pour eux, ils tapent plus vite que leur ombre, les idées de sujets leur viennent en permanence et ils publient des articles à tour de bras. De mon côté, la production d’un article est beaucoup moins glamour et beaucoup plus laborieuse. Cependant, à défaut d’être une Super Bloggeuse, je peux affirmer que mon stage de trois mois à Musiq’3 m’a permis de développer d’autres superpouvoirs bien plus cool et plus utiles. Je suis un peu devenue une SuperPam : moi-même, en mieux. Vous trouverez ci-dessous une liste de tous mes superpouvoirs nouvellement acquis.

Le don d’ubiquité

Au bout de deux-trois semaines à peine en tant que stagiaire à La Matinale, je suis parvenue à défier les lois de la physique et à développer un talent dont l’importance est loin d’être négligeable : le don d’ubiquité. Retrouver et accueillir les invités qui participent à l’émission n’est pas une tâche aisée, surtout quand on a soi-même l’impression de travailler dans le labyrinthe du Minotaure. Mais quelques jours seulement à la RTBF ont suffi à mettre fin définitivement à mon lourd passé de désorientation visuo-spatiale. On en vient donc à développer une technique ultra-rapide et infaillible pour retrouver ces prestigieux invités, à savoir garder une image mentale de toutes les photos sur lesquelles on a pu tomber la veille lors de la rédaction de l’article qui leur était consacré. À ce moment-là, tous les indices sont bons pour déclencher dans votre cerveau l’alarme « l’invité-est-là » : des lunettes, un instrument de musique, une coupe de cheveux façon années 90, un début de calvitie, etc.
Cependant, l’absence de mon collègue/compagnon d’infortune alias le-roux-le-plus-adorable-du-monde lors d’une semaine de travail chargée m’a fait comprendre qu’il était temps pour moi de passer à l’étape supérieure. Je me rendais bien compte que, même avec toute la meilleure volonté du monde, je ne pouvais pas être à la fois dans mon bureau à attendre que les gardiens de l’entrée me téléphonent, être à la sonothèque pour chercher les CD à diffuser incessamment sur antenne, le tout en résistant à un besoin pressant de me vider la vessie. J’avais déjà l’impression d’être un échec vivant. Mais contre toute attente, cette accumulation de pression a dû modifier quelque chose dans la chimie de mon cerveau – oui, je sais, la nature est bien faite – et un changement surprenant s’est opéré en moi, me permettant ainsi de me sortir de cette situation délicate. C’est donc presque avec émoi, mes chers lecteurs, que je vous annonce aujourd’hui que je suis physiquement capable de me trouver à plusieurs endroits en même temps.

La télépathie

Nombreux sont ceux qui vous diront que la difficulté majeure dans la communication et la façon de se comporter avec autrui est notre inhabilité totale à déchiffrer ce qui se passe dans leur tête. Dès le moment où l’on se trouve devant une autre personne, aucune hypothèse ne peut être tirée : on ne peut pas deviner ce qui se passe dans l’esprit de l’autre. BALIVERNES. À La Matinale de Musiq’3, nous avons bien vite compris que tout cela n’était qu’une absurde perte de temps. La parole, le téléphone, les mails, sont autant de moyens de communiquer qui pour nous sont devenus complètement obsolètes. La télépathie est donc un autre don qui s’est miraculeusement formé en moi lorsque j’ai été touchée par la grâce de la RTBF. Après quelques jours de pratique, la télépathie peut même s’opérer entre plus de deux personnes, mais seulement de manière hiérarchique : l’information passe d’abord du cerveau du maître de stage à celui de l’assistant, et sera ensuite relayée à la stagiaire (moi-même). Posséder cette aptitude s’avère être extrêmement utile quand le maître de stage s’est levé du pied gauche. Elle m’a permis plusieurs fois d’exécuter mon travail de manière convenable en évitant toute friction. La télépathie donne par la même occasion la capacité à empêcher mentalement le téléphone de sonner. Cependant, je n’ai pas tout de suite compris que je possédais cette compétence. La révélation ne s’est faite que le jour où le téléphone sonnait en permanence, sans laisser aucun répit à mon maître de stage, qui m’a tout de suite foudroyée du regard : j’avais merdé. Ce qui était évident pour lui, expert en télépathie, ne l’était pas forcément pour moi, mais j’ai bien vite maîtrisé l’art de faire cesser le téléphone et tout est rentré dans l’ordre. Même si je suis fière de posséder ce don, je dois avouer que la brièveté de mon stage m’a empêchée de débloquer la compétence ultime : deviner les numéros de téléphone des personnes à contacter. Je resterai donc intègre face à cela, et garde tout de même l’espoir que l’un de mes successeurs parviendra à me surpasser, pour le grand bien de Musiq’3.

Le don de voyance et la téléportationteleporter-transporter-star-trek

Le quotidien à La Matinale de Musiq’3 est souvent très mouvementé, mais cela ne m’a jamais servi de prétexte pour ne pas respecter l’horaire très rigoureux de mon maître de stage. Mes débuts ont été assez tâtonnants, je ne parvenais pas à estimer à quel moment il allait revenir après l’antenne, ce qui a souvent résulté en un surnombre d’employés dans le bureau par rapport aux ordinateurs disponibles. J’étais prête à abandonner, jamais je ne serais parvenue à faire en sorte que mon maître de stage retrouve son bureau adoré, vide de tout le bazar qu’une jeune fille de 24 ans accro aux accessoires de bureau et à la lecture peut laisser derrière elle. À force de messages subliminaux envoyés par mon compagnon d’infortune, j’ai fini par comprendre très précisément à quel moment le roi de l’antenne serait de retour. J’avais donc déjà acquis le don de voyance, mais il restait toujours la perte de temps causée par le transfert de mon brol dans le bureau adjacent. C’est là que j’ai compris qu’il fallait pouvoir me téléporter. Même si ce n’était que pour de courtes distances, je savais très bien que le jeu en valait la chandelle. Au bout de quelques jours d’entraînement, j’ai réussi à apporter plus de joie, de paix et de quiétude dans le quotidien de mon maître de stage, qui désormais pouvait prendre tout l’espace qui sied à son ego.

En bref

Malgré toutes les difficultés que j’ai éprouvées lors de ma transformation en SuperPam, j’ai été touchée par l’effort de solidarité montré par le reste de l’équipe. Leur statut de super-héros accompli ne leur est absolument pas monté à la tête, et ils se sentaient comme investis d’une mission, celle de faire de moi quelqu’un de meilleur. Lors de mes premiers jours sur mon lieu de stage, j’ai été immédiatement éblouie par les connaissances et le professionnalisme de tous ces super-héros, en particulier mon maître de stage. Même s’il pouvait m’impressionner au début, je me suis bien vite rendue compte qu’il était en réalité une sorte de nounours de bienveillance, qui voue une adoration sans bornes aux chats et aux chanteurs d’opéra. Mon expérience à Musiq’3 n’a pas été seulement pour moi le déclencheur de mon évolution en SuperPam : elle a été aussi le départ de ma réconciliation avec la musique, avec laquelle j’étais restée fâchée pendant trop longtemps. Et rien que pour ça, je dois à toute cette équipe de super-héros une gratitude éternelle.

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Art, musique et génétique

Après un long silence, dû à une charge de travail assez importante ainsi qu’à, je l’avoue, une certaine paresse, je reviens vers vous pour aborder un sujet qui me tient particulièrement à cœur. Je me suis toujours posé des questions sur l’origine des stéréotypes, selon lesquels les musiciens jouent différemment selon leurs origines. Malheureusement ces stéréotypes qu’on leur colle sont rarement positifs : les Français ont un jeu de machine à coudre, les Russes jouent comme des ours, les Asiatiques comme des robots. Et quand, « mystérieusement », l’un ou l’autre ne joue pas selon ces critères, on est surpris, on les acclame haut et fort, comme s’ils avaient accompli un exploit. Bien que cette interrogation m’ait toujours plus ou moins trotté dans la tête, je n’ai jamais vraiment pris le temps de creuser plus loin. Je vais donc tenter aujourd’hui de vous présenter le résultat de mes nombreuses lectures et de ma réflexion. Bien entendu, je suis tout à fait consciente que ce sujet n’est pas facile à traiter, et que je ne peux pas vous rendre de manière exhaustive, dans ce petit billet, l’intégralité des études que j’ai lues.

 Le concert de Mitsuko Uchida  

Qu’est-ce qui m’a poussé alors, tout à coup, à vouloir me pencher sur cette problématique ? C’est tout simple, un événement culturel : je me suis rendue au concert de Mitsuko Uchida le 16 octobre dernier. Je ne parlerai pas ici de sa performance, mais lors du concert, je me suis surprise à penser que si je fermais les yeux, je ne pourrais jamais « deviner » que l’interprète est asiatique. Je m’en suis voulu d’avoir pensé ça, d’autant que cette réflexion m’a vaguement rappelé celle d’un invité (que je ne nommerai pas) de la RTBF lors d’une session piano du Concours Reine Elisabeth. Il prétendait que les Asiatiques « n’avaient pas les gènes » pour jouer de la musique classique. Cette déclaration m’avait marquée, je trouvais ça choquant de presque délibérément priver toute une partie de la population mondiale du plaisir de pouvoir jouer un certain genre musical, sous prétexte que cela ne serait pas inscrit dans leur ADN.

Des préférences déterminées par nos gènes ?

Malgré cela, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il y avait certains traits communs dans l’interprétation de certains groupes ethniques. Cela m’arrivait de me tromper bien sûr, mais dans les grandes lignes je parvenais toujours à distinguer un jeu « des pays de l’est » d’un jeu « français » ou « asiatique ».

Quelques éléments scientifiques peuvent vaguement nous aider à trouver une piste, à savoir par exemple que selon leur provenance les individus ont des préférences sonores différentes : en effet, selon une étude qui a été menée afin de déterminer les préférences audio selon l’origine culturelle, les Américains préféreraient les basses, les Japonais les médiums et un volume plus élevé, les Allemands préfèreraient les sons plus clairs et brillants, et enfin les Britanniques auraient une préférence pour les sons graves et « secs ». Ces préférences seraient influencées par des facteurs culturels, ainsi que très probablement par la langue parlée dans la région concernée. Cependant on s’aperçoit très vite qu’une telle constatation est complètement insuffisante pour tirer des généralités à propos des choix musicaux des individus, ou de leur façon de jouer. Sans compter que les variations au niveau de ces choix ne dépendent pas uniquement de l’ethnie mais aussi du genre, de l’âge, du milieu socio-professionnel et j’en passe.

Une attitude face à la culture occidentale

Après avoir écarté définitivement « l’hypothèse des gènes » – une hypothèse qui me déplaît très fortement, je tiens à le préciser – je désire en revenir au domaine de la musique classique. On ne peut nier le fait qu’elle connaît un succès grandissant en Asie, particulièrement en Corée et en Chine, où l’on produit à tour de bras des petits prodiges du piano et du violon. S’il est vrai qu’à une certaine époque on pouvait leur reprocher leur jeu un peu robotique, force est de constater qu’ils sont désormais toujours classés parmi les premiers dans les concours internationaux. Mais à quoi est dû cet engouement ? Il y a déjà un facteur historique indéniable, à savoir que dans le contexte de la Révolution Culturelle, tous étaient privés de jouer à la fois la musique nationale et occidentale, et étaient envoyés dans des camps de rééducation. Cette longue période de « privation » peut expliquer leur vif intérêt pour la musique classique.

En ce qui concerne leur jeu, ce que je constate c’est qu’ils sont de plus en plus nombreux à voyager pour se rendre dans les meilleures écoles de musique du monde. Et c’est justement là qu’on peut se rendre compte que le postulat selon lequel ils ne seraient pas « génétiquement programmés » pour comprendre Mozart ou Beethoven ne pourrait être plus loin de la vérité. Ils excellent dans ce qu’ils font, et la raison principale à cela est qu’ils possèdent en eux une éthique de travail et un sens de la discipline très développés. La génétique, on s’en doute, n’a donc rien à faire là-dedans. Pourtant, bon nombre de ces musiciens de l’Extrême-Orient ressentent un besoin de crédibilité et ont, encore aujourd’hui, beaucoup de difficultés à faire sauter les stéréotypes qui les touchent.

 Un rejet d’une culture pour affirmer son identité

Finalement, cet attrait pour la musique occidentale ne dérive-t-il pas du fait que, pendant (trop) longtemps, elle a affirmé sa suprématie culturelle sur le reste du monde ? La musique classique occidentale, n’est-ce pas au fond la recherche de la tonalité et l’opéra ? Il est vrai que ce sont probablement les éléments principaux qui la distinguent du reste, mais la musique classique est aussi pour beaucoup de gens (également en Occident !) un symbole de modernité et de la classe moyenne.

Louis Armstrong

Louis Armstrong

Tous n’ont pas adopté l’attitude des Asiatiques face à la culture occidentale. La communauté afro-américaine aux USA est un parfait exemple de cela : en-dehors de quelques chanteurs lyriques en musique classique, la plupart des Afro-Américains ont affirmé leur identité dans des styles qui leur sont propres (Jazz, Blues, R&B, Hip Hop, etc.). En effet, qu’est-ce que la musique sinon un moyen de se créer une identification et d’offrir une expérience d’identité collective ?

Cela peut évidemment s’étendre à toute autre forme artistique, mais l’idée est que, bien souvent, nos goûts et nos préférences expriment une appartenance sociale.

Bien sûr, la tendance actuelle penche fortement vers la diversité musicale, tant au niveau des préférences des individus, qu’au niveau des influences musicales qui donnent naissance à de nouveaux genres. De plus, grâce aux moyens de communication dont nous disposons maintenant, il nous est plus facile d’avoir accès à des genres qui nous étaient inconnus ou inaccessibles auparavant.

En bref

Je reste très sceptique à l’idée de mêler les préférences ou les compétences musicales à un certain groupe ethnique. Bien sûr il existe des divergences qui sont indéniables, qui ont été forgées par des siècles d’histoire culturelle et artistique. De plus, comme je l’ai dit plus haut, la musique sert souvent à s’identifier à un certain groupe, une attitude d’autant plus répandue chez les adolescents et jeunes adultes. Cependant, le sentiment que j’ai, c’est que la musique va au-delà de ces frontières. Il n’est pas tellement question pour moi de tel groupe ethnique, de telle classe sociale, de tel niveau d’études, de telle tranche d’âge. Il s’agit plutôt d’une sensibilité individuelle, qui fait que tout à coup une émotion naît quand on écoute un morceau, et de cette même émotion peut parfois découler l’envie de devenir musicien et de faire de sa passion sa vie.

Sources:

http://prezi.com/lroalk_vccuj/how-culture-gender-and-age-affect-music-preference-notes/

http://www.jstor.org/discover/10.2307/40318978?uid=3737592&uid=2&uid=4&sid=21105152708263

http://www.temple.edu/tempress/titles/1776_reg.html

G.D. Nelson, The validity of social stereotypes associated with aesthetic preferences in music, 16 mai 2007.

C.G. White, The Effects of Class, Age, Gender and Race on Musical Preferences, 5 septembre 2001.

J.J. Leppänen, The unspoken pressure of tradition: Representations of East Asian Classical Musicians in Western Classical Music, printemps 2013.