Art, musique et génétique

Après un long silence, dû à une charge de travail assez importante ainsi qu’à, je l’avoue, une certaine paresse, je reviens vers vous pour aborder un sujet qui me tient particulièrement à cœur. Je me suis toujours posé des questions sur l’origine des stéréotypes, selon lesquels les musiciens jouent différemment selon leurs origines. Malheureusement ces stéréotypes qu’on leur colle sont rarement positifs : les Français ont un jeu de machine à coudre, les Russes jouent comme des ours, les Asiatiques comme des robots. Et quand, « mystérieusement », l’un ou l’autre ne joue pas selon ces critères, on est surpris, on les acclame haut et fort, comme s’ils avaient accompli un exploit. Bien que cette interrogation m’ait toujours plus ou moins trotté dans la tête, je n’ai jamais vraiment pris le temps de creuser plus loin. Je vais donc tenter aujourd’hui de vous présenter le résultat de mes nombreuses lectures et de ma réflexion. Bien entendu, je suis tout à fait consciente que ce sujet n’est pas facile à traiter, et que je ne peux pas vous rendre de manière exhaustive, dans ce petit billet, l’intégralité des études que j’ai lues.

 Le concert de Mitsuko Uchida  

Qu’est-ce qui m’a poussé alors, tout à coup, à vouloir me pencher sur cette problématique ? C’est tout simple, un événement culturel : je me suis rendue au concert de Mitsuko Uchida le 16 octobre dernier. Je ne parlerai pas ici de sa performance, mais lors du concert, je me suis surprise à penser que si je fermais les yeux, je ne pourrais jamais « deviner » que l’interprète est asiatique. Je m’en suis voulu d’avoir pensé ça, d’autant que cette réflexion m’a vaguement rappelé celle d’un invité (que je ne nommerai pas) de la RTBF lors d’une session piano du Concours Reine Elisabeth. Il prétendait que les Asiatiques « n’avaient pas les gènes » pour jouer de la musique classique. Cette déclaration m’avait marquée, je trouvais ça choquant de presque délibérément priver toute une partie de la population mondiale du plaisir de pouvoir jouer un certain genre musical, sous prétexte que cela ne serait pas inscrit dans leur ADN.

Des préférences déterminées par nos gènes ?

Malgré cela, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il y avait certains traits communs dans l’interprétation de certains groupes ethniques. Cela m’arrivait de me tromper bien sûr, mais dans les grandes lignes je parvenais toujours à distinguer un jeu « des pays de l’est » d’un jeu « français » ou « asiatique ».

Quelques éléments scientifiques peuvent vaguement nous aider à trouver une piste, à savoir par exemple que selon leur provenance les individus ont des préférences sonores différentes : en effet, selon une étude qui a été menée afin de déterminer les préférences audio selon l’origine culturelle, les Américains préféreraient les basses, les Japonais les médiums et un volume plus élevé, les Allemands préfèreraient les sons plus clairs et brillants, et enfin les Britanniques auraient une préférence pour les sons graves et « secs ». Ces préférences seraient influencées par des facteurs culturels, ainsi que très probablement par la langue parlée dans la région concernée. Cependant on s’aperçoit très vite qu’une telle constatation est complètement insuffisante pour tirer des généralités à propos des choix musicaux des individus, ou de leur façon de jouer. Sans compter que les variations au niveau de ces choix ne dépendent pas uniquement de l’ethnie mais aussi du genre, de l’âge, du milieu socio-professionnel et j’en passe.

Une attitude face à la culture occidentale

Après avoir écarté définitivement « l’hypothèse des gènes » – une hypothèse qui me déplaît très fortement, je tiens à le préciser – je désire en revenir au domaine de la musique classique. On ne peut nier le fait qu’elle connaît un succès grandissant en Asie, particulièrement en Corée et en Chine, où l’on produit à tour de bras des petits prodiges du piano et du violon. S’il est vrai qu’à une certaine époque on pouvait leur reprocher leur jeu un peu robotique, force est de constater qu’ils sont désormais toujours classés parmi les premiers dans les concours internationaux. Mais à quoi est dû cet engouement ? Il y a déjà un facteur historique indéniable, à savoir que dans le contexte de la Révolution Culturelle, tous étaient privés de jouer à la fois la musique nationale et occidentale, et étaient envoyés dans des camps de rééducation. Cette longue période de « privation » peut expliquer leur vif intérêt pour la musique classique.

En ce qui concerne leur jeu, ce que je constate c’est qu’ils sont de plus en plus nombreux à voyager pour se rendre dans les meilleures écoles de musique du monde. Et c’est justement là qu’on peut se rendre compte que le postulat selon lequel ils ne seraient pas « génétiquement programmés » pour comprendre Mozart ou Beethoven ne pourrait être plus loin de la vérité. Ils excellent dans ce qu’ils font, et la raison principale à cela est qu’ils possèdent en eux une éthique de travail et un sens de la discipline très développés. La génétique, on s’en doute, n’a donc rien à faire là-dedans. Pourtant, bon nombre de ces musiciens de l’Extrême-Orient ressentent un besoin de crédibilité et ont, encore aujourd’hui, beaucoup de difficultés à faire sauter les stéréotypes qui les touchent.

 Un rejet d’une culture pour affirmer son identité

Finalement, cet attrait pour la musique occidentale ne dérive-t-il pas du fait que, pendant (trop) longtemps, elle a affirmé sa suprématie culturelle sur le reste du monde ? La musique classique occidentale, n’est-ce pas au fond la recherche de la tonalité et l’opéra ? Il est vrai que ce sont probablement les éléments principaux qui la distinguent du reste, mais la musique classique est aussi pour beaucoup de gens (également en Occident !) un symbole de modernité et de la classe moyenne.

Louis Armstrong

Louis Armstrong

Tous n’ont pas adopté l’attitude des Asiatiques face à la culture occidentale. La communauté afro-américaine aux USA est un parfait exemple de cela : en-dehors de quelques chanteurs lyriques en musique classique, la plupart des Afro-Américains ont affirmé leur identité dans des styles qui leur sont propres (Jazz, Blues, R&B, Hip Hop, etc.). En effet, qu’est-ce que la musique sinon un moyen de se créer une identification et d’offrir une expérience d’identité collective ?

Cela peut évidemment s’étendre à toute autre forme artistique, mais l’idée est que, bien souvent, nos goûts et nos préférences expriment une appartenance sociale.

Bien sûr, la tendance actuelle penche fortement vers la diversité musicale, tant au niveau des préférences des individus, qu’au niveau des influences musicales qui donnent naissance à de nouveaux genres. De plus, grâce aux moyens de communication dont nous disposons maintenant, il nous est plus facile d’avoir accès à des genres qui nous étaient inconnus ou inaccessibles auparavant.

En bref

Je reste très sceptique à l’idée de mêler les préférences ou les compétences musicales à un certain groupe ethnique. Bien sûr il existe des divergences qui sont indéniables, qui ont été forgées par des siècles d’histoire culturelle et artistique. De plus, comme je l’ai dit plus haut, la musique sert souvent à s’identifier à un certain groupe, une attitude d’autant plus répandue chez les adolescents et jeunes adultes. Cependant, le sentiment que j’ai, c’est que la musique va au-delà de ces frontières. Il n’est pas tellement question pour moi de tel groupe ethnique, de telle classe sociale, de tel niveau d’études, de telle tranche d’âge. Il s’agit plutôt d’une sensibilité individuelle, qui fait que tout à coup une émotion naît quand on écoute un morceau, et de cette même émotion peut parfois découler l’envie de devenir musicien et de faire de sa passion sa vie.

Sources:

http://prezi.com/lroalk_vccuj/how-culture-gender-and-age-affect-music-preference-notes/

http://www.jstor.org/discover/10.2307/40318978?uid=3737592&uid=2&uid=4&sid=21105152708263

http://www.temple.edu/tempress/titles/1776_reg.html

G.D. Nelson, The validity of social stereotypes associated with aesthetic preferences in music, 16 mai 2007.

C.G. White, The Effects of Class, Age, Gender and Race on Musical Preferences, 5 septembre 2001.

J.J. Leppänen, The unspoken pressure of tradition: Representations of East Asian Classical Musicians in Western Classical Music, printemps 2013.

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2 réflexions au sujet de « Art, musique et génétique »

  1. Elise Lignian

    Ton article, extrêmement bien écrit soit dit en passant, m’a fait penser à une citation qui dit que la musique est le seul langage au monde à ne pas avoir besoin de traduction pour se faire comprendre.
    Tu pourras remercier ma cousine Zélia de t’avoir fait gagner une nouvelle abonnée 😉

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    1. pgitani Auteur de l’article

      Merci beaucoup Elise pour ce beau commentaire! Zélia m’a beaucoup parlé de toi, je sais que toi et moi avons pas mal de choses en commun 😉 Merci aussi de suivre mon blog, j’espère ne pas devoir attendre trop longtemps avant d’avoir l’occasion de poster un nouvel article… Mais en tout cas, avoir un bon public me donne beaucoup de motivation! 🙂 Bonne journée

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